Capsule d’information 08 : Les signes de l’ésotérisme

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Thérapies complémentaires, médecine douce, alternative etc. sont réunies dans ces capsules sous l’intitulé générique Pratiques Non Conventionnelles (PNC), expression que j’utiliserai désormais.

Le vocabulaire associé aux différentes appellations relatives à l’ésotérisme est décrit dans cette capsule d’information. Je vous invite à la lire avant de passer aux caractéristiques associées.

Faivre propose 6 invariants permettant de reconnaître une œuvre, un texte ou un auteur ésotérique (pp. 14-22). Quant à Riffard (pp. 311-364), il en propose 8. Je vous propose de les passer en revue en commençant avec celle qui fait l’unanimité : la pratique des correspondances

Les correspondances ou Loi d’analogie

Nous sommes ici au cœur de la pratique ésotérique :

“Il existerait des correspondances symboliques et réelles (point de place, ici, pour l’abstraction!) entre toutes les parties de l’univers visible et invisible (“Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ; ce qui est en bas est comme ce qui est en haut…”). On retrouve là l’antique idée du microcosme et du macrocosme ou, si l’on préfère, le principe d’interdépendance universelle. Ces correspondances sont considérées comme plus ou moins voilées au premier regard, donc destinées à être lues, déchiffrées. L’univers entier est un grand théâtre de miroirs, un ensemble de hiéroglyphes à décrypter, tout y est signe, tout en lui recèle et respire le mystère, tout objet cache un secret” (Faivre, p. 14).

Cette pratique traverse tous les ésotérismes et mériterait une étude approfondie qui dépasse le cadre de ces capsules. Correspondance et analogie ont plus ou moins le même sens (les correspondances sont des analogies de détails) mais il faudrait aussi analyser et distinguer l’analogie de proportionnalité de l’analogie inverse et les différencier de la similitude et de la ressemblance. La notion fondamentale à retenir ici est la relation qui existe entre les parties et le tout (Riffard, p. 338).

On en trouve des traces déjà à la préhistoire, avec la Vénus de Laussel (ci-contre), gravure représentant une femme aux formes généreuses tenant dans sa main un croissant de lune gravé de 14 entailles. On peut y voir là une correspondance entre les phases de la Lune et le cycle féminin. Venus de Laussel expo Art et Prehistoire

Par la suite, l’usage des correspondances s’est développé en Grèce notamment, avec Platon pour qui l’analogie unifie le multiple, identifie le divers, découvre l’inconnu (Riffard, p. 336). Les correspondances sont établies entre planètes, humeurs, parties du corps, minéral, couleur, élément fondamental (feu, terre, air, eau). On les retrouve encore aujourd’hui dans le langage commun sans trop y prêter attention.

Par exemple, les jours de la semaine sont associés aux planètes. Le lundi pour la Lune, mardi pour Mars, mercredi pour Mercure, jeudi pour Jupiter, vendredi pour Vénus, samedi pour Saturne et dimanche (sunday, sonntag) pour le Soleil.

Dans le même ordre d’idée, Mars, la planète rouge, est associée à la guerre dans la mythologie romaine, ce qui évoque l’action, le sang, le combat, l’épée et le fer. Une carence en fer nécessite une cure martiale. De même avec Saturne, symboliquement relié au plomb. Le saturnisme est une intoxication au plomb.

En quelque sorte, avec les correspondances, tout est lié. Il n’y a pas d’élément isolé dans l’univers : il fait forcément partie d’un système, si petit soit-il, lui-même s’inscrivant dans un plus grand système et ainsi de suite. En remontant les échelons, on réunit la diversité et on remonte jusqu’à la cause des causes qui cause toutes les autres causes : le principe unique.

Le problème avec cette pratique c’est que tous les coups sont permis. Si toutes les parties de l’Univers sont reliées entre elles, le risque est d’établir des liens au gré de nos envies. Une illustration amusante de l’usage anarchique des correspondances se trouve dans Le Matin des Magiciens : Il y a probablement un rapport entre une rose et un hippopotame, cependant il ne viendra jamais à un jeune homme l’idée d’offrir à sa fiancée un bouquet d’hippopotames. D’ailleurs, Pauwels fustige “les délires de la pensée analogique, si chère aux douteux ésotériques qui vous expliquent sans cesse une chose par une autre chose : la bible par les nombres, la dernière guerre par la Grande Pyramide, la Révolution par les tarots, mon avenir par les astres – et qui voient partout des signes de tout” (Pauwels, p. 167).

Ainsi, il s’agit d’être très prudent lorsque une correspondance est établie entre par exemple une planète, une partie du corps, un diagnostic et un traitement associé. Mon point de vue est que la pratique des correspondances a une portée avant tout symbolique et je reste très sceptique quant à l’appliquer au domaine matériel, d’autant plus en santé. J’y reviendrai dans la capsule consacrée à la santé.

A noter enfin que les correspondances ne sont pas le propre de l’ésotérisme. Elles sont utilisées également dans la poésie et par les artistes en général mais aussi par les enfants, comme l’a relevé le psychologue et épistémologue Jean Piaget dans le raisonnement de l’enfant : il pense que tout tient à tout et que rien n’est fortuit (cité par Riffard, p. 347). Rien n’arrive par hasard. J’aborde ce sujet dans la capsule consacrée aux pièges de l’ésotérisme.

La discipline de l’Arcane

Invariant propre à Riffard. Le secret est le terrain de jeu favori de l’ésotérisme. Il va constamment tenter de le dévoiler (parce qu’il le cherche encore) ou de le révéler (parce qu’il pense l’avoir trouvé).

“La discipline de l’arcane peut se définir comme l’obligation rituelle de garder secret un enseignement ou une pratique ésotérique […] La première manifestation historique de la discipline de l’arcane remonte à la préhistoire au paléolithique, au magdalénien, à savoir au moment où apparaissent les “sanctuaires des fonds”, vers 13500 av. J.-C. Les hommes préhistoriques aménagent au fond des cavernes des sanctuaires, plus difficiles d’accès et davantage religieux, à Niaux, au Portel ou ailleurs. Certaines gravures et certaines peintures ne sont visibles que sous des angles précis, dans des conditions déterminées ; en particulier, les représentations figurées des “sorciers” se placent parfois en des encoignures peu accessibles” (Riffard, p. 246).

Revenons à notre époque : vous cherchez des ouvrages ésotériques ? La bibliothèque de votre ville principale en a. Les ouvrages sont présents et disponibles. Il suffit de faire la démarche. Le secret de l’enseignement est donc relatif car les textes sont facilement abordables.

Il en va de même des sociétés dites “secrètes”. Vous voulez savoir qui sont les Francs-Maçons ? Les Rose-Croix ? Rendez-vous sur leur site Internet, participez à une conférence ou à l’une de leur journée porte ouverte. C’est tout simple, il suffit de respecter leurs usages et vous serez accueilli comme je l’ai été avec du thé, du café et des biscuits pour une conférence sur la synchronicité de Jung. À la sortie, vous pouvez laisser votre adresse e-mail si vous voulez, pour être informé des prochains évènements. C’est comme se rendre à l’Église : retirez votre couvre-chef. À la Mosquée ? Retirez vos chaussures. Respectez les usages et vous aurez accès au Temple des Secrets (ne cherchez pas son existence, je viens de l’inventer en cherchant comment terminer ce paragraphe).

A côté du secret que l’on cherche ailleurs, il y a le secret que l’on porte en soi : c’est son intimité, notion également sujette à interprétation. Il y a les parties intimes que l’on cache plus ou moins selon les cultures alors que tout le monde sait très bien ce qu’il y a dessous. Et il y a aussi l’intimité que sont nos pensées, nos émotions et nos pulsions. On peut en voir les manifestations mais leur vraie nature demeure cachée.

Pour l’ésotérisme, la réalité est par nature mystérieuse et inconnaissable par la seule raison. Les enseignements “secrets” portent non pas sur des choses concrètes et mesurables que l’on veut cacher mais abstraites, nécessitant l’usage de symboles, donc voilés par nature.

On le voit, le secret et l’intime sont deux notions toutes relatives. J’aime bien cette citation de Riffard : “Ce qui gêne l’ésotériste, ce n’est pas la divulgation, mais la vulgarisation qui s’ensuit” (p. 75).

L’impersonnalité de l’auteur

Invariant propre à Riffard. Je suis persuadé d’avoir lu chez lui que l’ésotérisme se caractérise par “des auteurs sans textes et des textes sans auteurs” mais impossible de mettre la main sur cette citation.

L’exemple type d’un auteur sans textes est par exemple Pythagore, qui n’a laissé aucun traité de sa main (Riffard, p. 428). C’est par ses disciples que l’on connaît ses enseignements. L’exemple type d’un texte sans auteur est le Corpus Hermeticum que nous avons vu dans la capsule précédente. Hermès Trismégiste, personnage mythique n’en est bien évidemment pas l’auteur.

Peu importe d’ailleurs qui en est l’auteur véritable. Le contenu de l’œuvre est plus important. L’auteur n’est que le messager d’une connaissance venant de réalités supérieures (appelées aussi “transcendantes”). Par exemple, on attribue à Pythagore l’expression “Cette doctrine n’est pas de moi”. Quant à Hermès, il n’est que le messager des dieux, ce n’est pas à lui que revient la gloire.

Il y a aussi les auteurs sous pseudonymes : Fulcanelli c’est peut-être l’illustrateur Jean-Julien Champagne ou le préfacier Eugène Canseliet ou même d’autres qui se sont associés pour publier le livre et succès commercial Le Mystère des Cathédrales. Pour cet exemple, je penche plutôt du côté d’un coup marketing que perpétuer une certaine tradition, mais c’est mon avis.

Je trouve amusant de voir de nos jours que la mode de l’impersonnalité de l’auteur est adoptée dans les écoles et les entreprises : les identités des copies d’examens et des curriculum vitae sont masquées pour éviter certains biais. Finalement, ce n’est pas si aberrant de laisser planer le mystère sur l’auteur d’un texte alors que notre esprit veut savoir qui il est, quelle est sa formation, ses compétences, de quand ça date etc.

Les nombres

Le nombre dans l’ésotérisme nous amènerait trop loin, tant celui-ci est important. C’est un peu comme le recours aux symboles, autre vaste et passionnant sujet pourtant absent des invariants proposés par Faivre et Riffard. Seul ce dernier inclut les nombres comme invariant et je vous propose quelques citations glanées ici et là.

“Tout est nombre” aurait soutenu Pythagore, idée que l’on retrouve aussi chez Baudelaire : “Tout est nombre. Le nombre est dans tout. Le nombre est dans l’individu. L’ivresse est un nombre” (Fusées, 1867). “Les nombres ordonnent en même temps la psyché et la matière” selon Marie-Louise Von Franz, proche collaboratrice de Jung (p. 66).

“Le Nombre est un être du plan spirituel” nous dit Papus, avec quelques distinction à établir pour en faire son étude : “La première, c’est de distinguer l’étude quantitative des nombres telle qu’elle est poursuivie par les mathématiciens actuels, de l’étude qualitative telle qu’elle était poursuivie dans le centres d’initiation de l’antiquité. […] La seconde distinction à établir, c’est de ne pas confondre les Nombres qui sont des êtres, avec les Chiffres qui sont leurs habits” (p. 1).

Riffard donne une bonne synthèse de l’idée de nombre compris dans un sens philosophique :

“L’idée fondamentale d’un ésotériste, à propos des nombres, c’est que les nombres ne sont pas des conventions mais des forces qui engendrent et structurent le monde de façon signifiante, et que ces nombres ont entre eux des analogies, et que ces nombres ont avec les autres éléments des correspondances. Le nombre désigne l’unité ou la réunion d’unités ou encore la réunion des parties d’unités. Le nombre va d’unité en unité, et l’être du monde, c’est l’unité. Les nombres sont des rapports mathématiques, à savoir, pour un ésotériste, des relations métaphysiques. Le nombre réside dans la participation de l’Unité aux unités, du Tout aux touts”. (p. 355)

L’idée principale à retenir ici, comme l’a relevé Papus, est que le nombre s’utilise dans son aspect qualitatif et non quantitatif. Il n’est pas question ici de mesurer, comparer, calculer mais de discuter la symbolique propre à chacun d’entre eux.

Une dernière remarque concernant les nombres avec la populaire numérologie. Vous savez, cette histoire de faire correspondre les lettres de votre prénom avec un nombre (A = 1, B = 2 etc.) puis d’en faire la réduction théosophique pour obtenir un chiffre entre 0 et 10 (25 = 2 + 5 = 7) avec l’espoir de découvrir votre chiffre “sacré”. Cette pratique me semble n’être qu’un simple jeu d’esprit qui ne correspond à aucune symbolique traditionnelle, d’autant que notre alphabet diffère de l’hébreu.

Plutôt que de se plonger dans la numérologie qui part dans tous les sens (même chez Papus dans La Science des Nombres je trouve qu’il va trop loin avec ses combinaisons sans fin. J’imagine que ce sont des subtilités qui m’échappent…), je préfère alors la discipline de l’arithmosophie. A chaque nombre sa symbolique : le 1 pour l’unité, le 2 pour la dualité, le 3 pour l’idée, le 4 pour la matière, le 5 pour l’être humain, le 6 pour relier l’être humain à l’unité. Au-delà, j’en perds mon latin, déjà qu’on pourra toujours trouver à redire sur mon interprétation de la symbolique des 6 premiers.

L’opposition ésotérique / exotérique

“Je chanterai pour les initiés : profanes, fermez les portes” aurait dit Pythagore (cité par Riffard, p. 319).

Invariant propre à Riffard. Cette opposition entre profane et initié est mouvante, poreuse voire paradoxale : si la séparation entre initié et profane était imperméable, il n’y aurait aucun initié puisque l’initiation ne serait pas possible.

Qui sont les initiés et qui en sont exclus ? Ici aussi, la différence n’est pas claire. Par exemple, dans la franc-maçonnerie, on peut être exclu pour ne pas avoir payé ses cotisations (Riffard, p. 322). C’est vous dire a quel point les critères varient.

Historiquement, les exclus sont presque toujours les femmes, les enfants et les esclaves (Riffard, p. 322). Encore que, cette exclusion est relative tant le nombre de femmes initiées est important (Marie la Juive, Cléopâtre la Copte, Fâtima…). Les enfants ont aussi joué un rôle dans certaines rites ou cérémonies, en servant de médiums.

Les exclus sont aussi les suspects : les faux prophètes et les charlatans. “Arrière donc, s’exclame Paracelse, tous les faux alchimistes qui prétendent que cette science divine [l’alchimie] n’a qu’un but, faire de l’or ou de l’argent !” (cité par Riffard, p. 322) Enfin, il y a les exclus qui sont indignes : il peut avoir été chassé pour des raisons internes (trahison du secret, irrégularité) ou pour des raisons externes (infamie). Le profane est donc celui qui est exclu (refusé a priori), celui qui est suspect (refusé ou accepté selon l’expérience) et l’indigne (refusé a posteriori).

Qui sont les initiés ? D’une part, l’initié est celui qui a la connaissance, il détient la gnose. D’autre part, l’initié appartient au petit groupe et relève d’une minorité. Mais entre profanes et initiés peuvent intervenir des grades. Par exemple, dans la franc-maçonnerie on est d’abord apprenti, puis compagnon, puis Maître, ce qui fait dire à Riffard qu’au final, on est tous forcément le profane d’un autre (p. 325). À nouveau, pas besoin d’être dans l’ésotérisme pour le constater. Dans votre profession aussi vous trouverez toujours quelqu’un qui en sait plus que vous.

Le subtil

Invariant qui ne se trouve que chez Riffard. Le subtil, c’est ce qui ne se voit pas. Ou plutôt, se distingue, s’évoque, se cache, ne dit pas vraiment ce qu’il est. Riffard dit que l’ésotériste croit au subtil (p. 328). Je dirais plutôt qu’il le cherche, le traque, veut le saisir car il doute de son existence, sinon il serait déjà parti dans le mysticisme.

Le subtil peut prendre différentes formes : âme, esprit, conscience, corps astral (et éthérique et mental et céleste et même supra-astral, il n’y a pas trop de règles qui fixent combien il y a de couches et à quel moment vous déconnez), aura, quintessence, chakras, fluide, magnétisme… toutes ces choses qui n’intéressent pas la science matérialiste car portant sur des concepts flous, ni mesurables, ni observables. D’ailleurs, elle a raison : il y a des problèmes plus urgents et concrets à régler avant de partir dans des théories fumeuses. L’objectivité et le concret avant la subjectivité et le ressenti.

Les arts occultes

Invariant propre à Riffard. Les principaux arts occultes sont l’alchimie, l’astrologie, la magie, la médecine occulte, la divination, la talismanique, les arts hiératiques (sacrés).

J’avoue qu’en écrivant ces lignes, j’avais toujours eu dans l’idée que magie, alchimie et astrologie étaient plutôt des sciences que des arts occultes. Riffard y répond ainsi : “La pratique des arts occultes et la pratique des sciences occultes reposent sur les mêmes principes : elles utilisent une pensée analogique, s’expriment par nombres, cherchent à établir une homologie entre le microcosme et le macrocosme” (p. 362).

En réalité, cette différence apparente devient similitude qui s’observe dans d’autres domaines que l’ésotérisme. Par exemple, certaines réalisations architecturales sont des œuvres d’art tout en se conformant aux contraintes matérielles. De même, on entend parfois dire de certains chirurgiens que ce sont des artistes. Ils réalisent des opérations qu’aucune autre personne n’est en mesure de faire. De manière générale, on parle également de l’ ”art de guérir” Comprenez : l’application stricte et exclusive de protocoles de soins est nécessaire mais pas forcément suffisante. Le facteur humain, encore lui, entre en ligne de compte.

Les sciences occultes

Invariant propre à Riffard. Je mentionne ici quelques pratiques qu’il cite : le kabbaliste s’intéresse à la science des lettres, le pythagoricien à celle des nombres, le yogin du laya yoga ou du mantra yoga à la science des sons, le zéniste à la calligraphie, l’universiste à la science du calendrier, le pansophe à l’interprétation des signes de la nature, Böhme à la théogonie, Aïvanhov à l’initiatique (p. 357).

Finalement, la science la plus occulte, celle qui peut résumer les autres est, selon Riffard (p. 357), l’herméneutique, discipline qui consiste en l’interprétation symbolique des textes. C’est d’ailleurs une agréable surprise que j’ai eue en voyant cette discipline mise sur le haut du podium des sciences occultes par Riffard car on la trouve principalement dans le domaine tout à fait classique et officiel de l’académie, dans les sciences humaines. J’en parle également dans la capsule consacrée à l’ésotérisme et la science.

La pratique de la concordance

Invariant propre à Faivre, qu’il définit ainsi : “Il s’agit d’une tendance consistant à vouloir établir des dénominateurs communs entre deux traditions différentes ou davantage, voire entre toutes les traditions, dans l’espoir d’obtenir une illumination, une gnose [connaissance], de qualité supérieure” (p. 20).

J’en profite pour ajouter quelques mots à propos de la tradition : de nombreux courants ésotériques – si ce ne sont tous ? – visent à retrouver une connaissance, un savoir perdu, ou caché, ou crypté, la connaissance de toutes choses comme si les Anciens savaient et qu’ils avaient raison.

Pas besoin de se plonger dans les profondeurs de l’ésotérisme antique à la recherche d’un document oublié. Il y a des habitudes que nous avons tous et qui respectent une certaine tradition. Au départ, ça peut commencer par un événement spontané, une rencontre qui se transforme en habitude puis devient une tradition.

Par exemple, une tradition familiale, entre amis, collègues, tous les week-end ou tous les mois, chaque année on fait quelque chose, on se réunit, on fait une fête, on mange, on fait un match, une sortie, un apéro, une agape, une balade, un week-end…

Ce sont des habitudes saines et qui n’ont d’utilité que symboliques : elles servent à se rencontrer pour partager un intérêt, une aspiration, une vision ou une passion commune. C’est important pour ceux qui y sont attachés et les en priver peut être très déstabilisant. Pas seulement pour la personne seule car il y a une dimension collective : c’est toute une communauté qui est impactée.

Il faut respecter cette importance, c’est la raison d’être des communautés, et pas que religieuses : tout groupe (les amis, la famille, les collègues…) doit respecter une certaine tradition, avec des codes pour conserver sa cohésion. Certains de ces codes sont remis en question actuellement et provoquent de violents débats, c’est vous dire l’importance du sujet, alors qu’il porte, en fin de compte, sur quelque chose d’immatériel : se réunir pour un projet, un idéal commun.

Le problème c’est que le respect strict de la tradition fige le savoir et empêche toute adaptation aux nouvelles contraintes sociales. Il n’y a pas de remise en question du dogme et on ne touche ni la parole du Maître, ni les Saintes Écritures. La nouveauté n’est en réalité pas nouvelle. Soit c’est la Tradition qui s’exprime, soit c’est une hérésie.

Ce n’est pas au cuisinier qui prépare son plat traditionnel que je vais dire “laisse tomber tes traditions, réveille-toi, évolue”. Certaines de ces traditions ont leur place dans notre monde actuel. Reste à déterminer lesquelles, c’est tout le débat : faut-il interdire la corrida ?

Donc pas besoin d’être en accord avec la Bible, le Coran ou la Torah. Votre tradition est importante pour vous et c’est grâce à elle que vous vous levez tous les matins ? Alors vivez-la, dans le respect de celle des autres, quitte à se débarrasser de certaines pratiques discutables. Le symbole évolue tout en restant stable, c’est là sa force.

La transmission, l’initiation et l’expérience de la transmutation ou métamorphose

Je regroupe ici 3 invariants trouvés chez Faivre et Riffard. L’enseignement (1) se transmet par l’initiation (2) pour amener vers la métamorphose (3).

Il y a trois types d’initiation : 1. initiation tribale avec l’entrée des jeunes dans l’âge adulte. Dans les sociétés où elles sont pratiquées, elles sont obligatoires. 2. L’initiation religieuse pour accéder à des confréries ou des sociétés réservées et 3. l’initiation magique pour posséder des pouvoirs surnaturels (Riffard, p. 362).

“Mettre l’accent sur la transmission implique qu’un enseignement ésotérique peut ou doit être transmis de maître à disciple en suivant un canal préalablement creusé, en respectant un parcours déjà balisé. La “seconde naissance” serait à ce prix. A cela se rattachent deux notions :
a/ la validité des connaissances transmises par une filiation dont l’authenticité ou la “régularité” ne doit pas faire de doute (il s’agit de se rattacher à une tradition considérée comme un ensemble organique dont on doit respecter l’intégrité);
b/ l’initiation, qui généralement s’effectue de maître à disciple (on ne s’initie pas tout seul, n’importe comment, il faut passer par un initiateur, un gourou)” (Faivre, p. 21).

L’initiation s’effectue au travers de cérémonies, dont certaines d’entre elles font partie de notre quotidien : le mariage, l’enterrement, la messe…. On porte un toast, on fait une minute de silence, on fait un cri de ralliement. Ce sont des moments très particuliers, comme hors du temps. On n’est pas là pour travailler, on n’est pas là pour s’amuser ou pour bavarder, alors qu’est-ce qu’on fait ? On ne fait rien.

Tous ces dispositifs sont concrètement inutiles : l’amour se vit dans l’intimité de la relation, pas devant l’autel. Le haka au rugby ne fait pas gagner un match. Pour un enterrement ben… c’est trop tard, la personne est morte de toute façon y’a plus rien à faire. Mais on le fait quand même.

Tout comme le dessin ne sert à rien. La musique ne sert à rien. Le théâtre ne sert à rien. Le cinéma ne sert à rien, l’art ne sert à rien. Toutes ces activités ont pour but de rendre visible l’invisible. On veut faire passer un message, transmettre une émotion et la vivre sur un plan collectif. C’est le moment “magique” où quelque chose peut se passer, mais personne ne le verra.

Il y a un continuum entre les cérémonies parfaitement intégrées dans nos activités et les rituels, plus engageants émotionnellement, visant non pas une transformation, qui serait, elle, visible, mais une métamorphose, invisible :

“Transformation” ne serait point ici un terme adéquat car il ne signifie pas nécessairement passage d’un plan à un autre, ni modification du sujet dans sa nature même. “Transmutation”, terme emprunté dans notre contexte à l’alchimie, paraît plus approprié. Entendons-le aussi comme “métamorphose”. Il s’agit de ne point séparer connaissance (gnose) et expérience intérieure, ou activité intellectuelle et imagination active, si l’on veut que le plomb devienne argent ou que l’argent devienne or”. (Faivre, p. 19)

La pratique initiatique vise à faire correspondre l’intérieur avec l’extérieur. Si je suis un chaleureux chef d’équipe au travail et un tyran lorsque je rentre à la maison, alors il y a encore du chemin à faire. C’est tout le paradoxe de la frontière entre le dedans et le dehors : l’intimité, que l’on cache par nature, est amenée à s’exprimer grâce à l’initiation par les actes et les paroles afin de vivre et d’agir en accord entre notre for intérieur et l’extérieur.

La gymnastique mentale ici consiste à articuler le vécu individuel, subjectif, et la dimension collective du rituel. Avec les dispositifs associés (costumes, musique, danse), il peut comporter une dimension thérapeutique :

“La cérémonie est une sorte de réactualisation du traumatisme pathogène initial. Parfois elle est une réactualisation des grands mythes de la tribu – création du monde ou histoires des dieux. On parlerait aujourd’hui de “psychodrame” (Ellenberger, p. 60).

Un rituel malheureusement bien connu dans notre société occidental est le bizutage. Dans certains milieux et professions, si vous n’êtes pas passé par la case bizutage, vous ne faites pas partie de la grande famille, vous n’êtes pas un vrai membre du clan.

Une composante psychologique importante entre en jeu dans les rituels mais elle est peu mise en avant dans les livres d’ésotérisme : c’est la recherche de sensations. Le sociologue Colin Campbell a créé le mot seeker pour qualifier “l’individu qui cherche et expérimente par lui-même idées, croyances et pratiques en vue de se construire sa propre religion” (in Karbovnik, p. 174).

Repousser les limites et aller à l’extrême sont les mots d’ordre. Les sensations éprouvées dans les rituels sont fortes et peuvent amener à des états de conscience non-ordinaires (transe, hallucinations).

La psychologie possède un outil d’évaluation que j’avais bien aimé quand je faisais mes stages cliniques : l’échelle de recherche de sensations. Malheureusement, c’est un outil beaucoup utilisé pour les personnes souffrant d’addiction. Le produit consommé altère la conscience avec l’espoir de percevoir d’autres plans de réalités et certains rituels comprennent l’usage de substances psychoactives. On pense à l’ayahuasca mais d’autres substances reviennent à l’étude grâce à la médecine psychédélique : psilocybine (champignons hallucinogènes), LSD, MDMA… Encore un autre domaine prometteur qui pourrait bien contribuer à dépoussiérer l’ésotérisme.

Imagination et médiation où l’imagination est l’outil de la connaissance de soi

Invariant propre à Faivre. Voici comment il la définit :

“Les deux notions sont liées, complémentaires. L’idée de correspondance suppose déjà une forme d’imagination encline à déceler et à utiliser des médications de toute sorte, comme rituels, images symboliques, mandalas, esprits intermédiaires. Peut-être est-ce surtout cette notion de médiation, qui fait la différence entre ce qui est mystique et ce qui est ésotérique. D’une manière un peu simplificatrice, on pourrait considérer que le mystique – au sens très classique – aspire à la suppression plus ou moins complète des images et des intermédiaires car ils deviennent pour lui des entraves à l’union avec Dieu. Tandis que l’ésotériste paraît davantage s’intéresser aux intermédiaires révélés à son regard intérieur par la vertu de son imagination créatrice […]
Ainsi comprise, l’imagination (imaginatio est parente de magnet, magia, imago) est l’outil de la connaissance de soi, du monde, du Mythe, l’oeil de feu perçant l’écorce des apparences pour faire jaillir des significations, des “rapports”, pour rendre visible l’invisible […] L’accent est mis sur la vision et sur la certitude plutôt que sur la croyance et la foi”. (p. 17)

Il s’agit de ne pas confondre l’imagination créatrice de l’imagination qui fonctionne au quotidien et produit des illusions. L’imagination créatrice, c’est le troisième œil des traditions orientales, l’œil de l’esprit qui perçoit la connaissance. Comme son nom l’indique, elle permet de créer, d’innover, d’inspirer, de trouver une solution à un problème, de sortir des sentiers battus.

La Nature vivante

“Le cosmos est complexe, pluriel, hiérarchisé – comme on vient de le voir à propos de l’idée de correspondance. La Nature dès lors y occupe une place essentielle. Feuilletée, riche en révélations potentielles de toute sorte, elle doit être lue comme un livre” (Faivre, p. 16).

En plus de cette citation, je trouve la description de cet invariant par Faivre assez pauvre, ou alors je la comprends mal. Par exemple, il ne fait pas référence à l’univers comme organisme vivant, idée que l’on trouve classiquement dans le terme “bio”. Je pensais aussi qu’il parlerait de la pensée animiste où le règne minéral, végétal et animal possèdent tous une âme, reflet d’une même origine mais je dois divaguer…

Conclusion

Cette capsule d’information est un peu scolaire, je vous l’accorde. Je trouve toutefois important d’effectuer ce chemin détourné avant d’entrer dans les liens entre PNC et ésotérisme, ça permet d’en tracer les grandes lignes, tout en sachant qu’elles sont flexibles.

Chaque invariant présenté ici mériterait un article à lui seul. Comme pour la première capsule, le but est de donner un panorama général. Approfondir le sujet deviendrait une thèse.

Prochaine capsule d’information : les pièges de l’ésotérisme.

Références

Ellenberger Henri F. (1994) Histoire de la découverte de l’inconscient, Paris, Fayard.

Faivre Antoine (1993) L’ésotérisme. Paris : P.U.F ; Que sais-je ?.

Karbovnik Damien (2017) L’ésotérisme grand public : le Réalisme Fantastique et sa réception. Contribution à une sociologie de l’occulture. Université de Montpellier 3 : thèse de doctorat, Sociologie, sous la direction de Renard, Jean-Bruno.

Papus (Dr. Gérard d’Encausse) (2005) La Science des Nombres. Paris : Éditions Bussière. (1ère éd. : 1934)

Pauwels L. & Bergier, J. (1960) Le Matin des Magiciens. Paris : Gallimard ; Collection Soleil.

Riffard Pierre-A. (1990) L’ésotérisme. Paris : Robert Laffont ; Bouquins.

Von Franz M.-L. (1988). Matière et Psychè. Paris : Albin Michel ; 2002.